Un cadeau pas comme les autres
Puisque nous continuons dans les présentations, suis-je assez originale si je vous dis que je suis HPI, doublé de neuro-atypie ? La neurodivergence, fantasmée à la TV, criée comme slogan identitaire sur les réseaux, recherchée à tout prix par les beige moms, incomprise dans les sphères scolaires et professionnelles, silencieuse dans la vie de tous les jours, semble être à la fois le graal de la décennie et son antagoniste. Car si la différence est devenue tendance, gare à celui qui osera clamer avoir un cerveau plus rapide que les autres.
Dans les pays anglo-saxons, le terme le plus utilisé pour définir une personne à haut potentiel intellectuel est gifted – soit, « cadeau ». N’est-il pas dangereux de percevoir la neurodivergence comme une sorte de don du ciel qui nous tomberait dessus à la naissance et serait octroyée aux meilleurs d’entre nous ? Pas étonnant que tout le monde veuille être de la partie ! Pourtant, son ratio avantages/désavantages ne joue pas toujours en notre faveur. Et à contrario de Blanche Neige, nous sommes obligés de croquer dans la pomme.
Nous sommes nombreux à pouvoir conter nos histoires, à prouver à travers nos expériences que nos vies ne ressemblent en rien à ce que les shows TF1 veulent nous faire croire. Voici le récit de mon cadeau à moi.
Disclaimer : cet article n’a pas de visée d’identification ou de diagnostic et ne peut être référé comme tel.
De l’identification au piédestal
Nous sommes en 2004. Ma mère est à l’avant-garde de la parentalité, et, en début de CE2, elle me fait passer les tests de quotient intellectuel. Je suis identifiée1 HPI, précoce, zèbre – choisissez votre surnom. Cela ne constitue pas de grands changements pour une petite fille de 8 ans, on ne comprend pas les aboutissements d’une telle identification. On me propose de sauter une classe, je refuse. N’abusons pas, je ne vais quand même pas perdre mes amis. Mais parlons des signes avant-coureurs qui ont précédé la phase de test . À 2 ans et demi je récitais l’alphabet, à 4 ans je pouvais lire un petit livre toute seule, à 6, je savais identifier les capitales et pays sur une mappemonde. Je pleurais quand les vacances scolaires arrivaient – devant l’incompréhension générale – et je lisais le dictionnaire pour le plaisir. C’est aussi à cette plus-value cognitive que je dois mon apprentissage de l’anglais (et un petit peu à MTV et Disney Channel), en m’ayant constitué mon propre bain linguistique dès 8 ans, à base de paroles de chansons, de séries, et de reconnaissance de schémas linguistiques. Que d’éléments pour m’ériger en tête de classe, ramasser des moyennes générales de 19/20, et être cette petite fille extraordinaire qui reçoit tant d’éloges en ne faisant rien. Vous l’aurez deviné, je vais donc placer toute ma valeur sur mes résultats, ce qui aura des conséquences néfastes dans le futur.
La douche froide
Elle n’a pas été directe, comme un torrent de pluie, mais s’est installée petit à petit, à force de conscientiser les mauvaises expériences. Elle est le rappel que la neuro-atypie est beaucoup plus complexe que l’imaginaire que nous donne les médias. La douche froide est une conséquence de la violence systémique et culturelle de la non compréhension des enjeux de la neurodivergence2 par la population générale, que l’on soit enfant, sans outils pour comprendre ses camarades, ou adulte, sans désir de se former et donc se soumettre aux préjugés. Pour ma part, elle a commencé en CM1. Allez savoir si les hormones prépubères ont un rôle là dedans, mais je suis passée de « Claire, elle est trop cool car elle a de bonnes notes et je veux être comme elle ! » à « Claire elle craint, c’est une intello ! ». Seulement 1 an s’est écoulé et nous pouvons déjà observer un changement total de paradigme. Cette rengaine va continuer jusqu’en 3e. Pourquoi les années adolescentes sont-elles marquées par une cession entre « gens populaires » et « intellos » ? Pourquoi aimer apprendre des trucs devient-il so uncool ? Est-ce seulement de la jalousie mal placée ? Vous avez 4h. La première douche froide est pour moi l’exclusion sociale d’avoir un statut de looseuse. Je me rappelle des amies me dire qu’il ne faut surtout pas raconter aux garçons que mon film préféré est Retour vers le futur, car catalogué comme un film de nerd, ou devoir masquer mon accent en cours d’anglais pour être mieux acceptée. Des petites choses qui bout à bout, font remettre énormément en question ses goûts et sa propre valeur. Quant aux résultats scolaires, ils vont chuter. Il parait que c’est normal quand on est comme moi (dixit un ancien professeur de français). Le problème quand les capacités de notre cerveau nous permettent d’avoir 10/20 sans travailler, c’est qu’on n’en branle plus une – par ennui et par nonchalance. L’aboutissement ultime de tous ces éléments est une belle phobie scolaire au lycée commentée par des professeurs qui ne se gêneront pas pour remettre en question le HPI et des camarades de classe qui pratiqueront le soft bullying.
La remise en question
L’eau a coulé sous les ponts. Les années ont passé pour devenir l’adulte qui vous écrit aujourd’hui. Entre temps j’ai arrêté une licence d’information et communication pour ne rien faire pendant 10 mois. J’ai obtenu une licence et un master en Anglais. J’ai échoué au concours d’entrée des professeurs du secondaire. J’ai commencé ma vie professionnelle. Toujours ponctué par la neuro-atypie ou des situations qui pour moi relevaient du HPI : ne pas avoir de méthode de travail pour réussir (ou travailler pour le 10/20, surtout dans le système universitaire), recevoir constamment des réflexions sur mon incapacité sociale, ou me faire comprendre que quelque chose cloche chez moi. J’ai aussi commencé la thérapie, et le sujet de la sociabilité est tombé sur le tapis. Le principe d’une thérapie comportementale et cognitive (TCC – la méthode de thérapie la plus pratiquée) est qu’au plus tu déroules ton histoire de vie à ton psy pour la comprendre, trouver des solutions ou apaiser le stress, au mieux tu es sensé aller. Le seul domaine qui résiste chez moi est le social. J’ai beau appliquer des conseils, je n’y arrive pas ! (Pire, je m’exclue des autres de mon plein gré comme système d’auto-défense et aussi par habitude). J’ai suffisamment lu d’articles et de revues scientifiques ces dernières années pour remettre en cause ma propre identification HPI et me demander s’il n’y avait pas autre chose qui posait problème. Et là, une lanterne s’éclaira au dessus de ma tête : il paraîtrait que les femmes sont sous-diagnostiquée des troubles du neuro-développement…
Elle est où la sortie de l’auberge ?
J’entame donc les démarches pour avoir un diagnostic TSA (troubles du spectre autistique). C’est le trouble que je connais le mieux, alors c’est celui qui fait le plus sens pour moi à l’époque. Commence alors une longue procédure d’un an et demi de tests (les délais médicaux, vous connaissez) et de rendez-vous, à domicile et en hôpital psychiatrique (oui, j’ai cru un moment que mon diagnostic serait « folle »). Prenons une minute pour souligner la bienveillance et la gentillesse de l’équipe qui m’a accompagné pendant cette période et a rendu l’expérience très smooth. Arrive en janvier de cette année le dernier rendez-vous de compte rendu avec le psychiatre référent : « Vous avez des caractéristiques Asperger3, mais pas assez discriminantes pour affirmer un diagnostic TSA. » « Vous êtes bien HPI et définitivement sur le spectre de la neuro-atypie. » « Je vous encourage à faire le test du TDAH car il y a de fortes chances que vous le soyez, on parle même de TDAHP.» Quand j’ai entendu cet acronyme, j’ai cru avoir débloqué un nouveau Pokémon ultra rare. Mais surtout je me suis dit : « ah c’est pas fini cette histoire ?! » Le TDA/H (trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité) expliquerait pourtant tellement de choses : pourquoi j’oublie constamment où sont posées mes affaires (hello le téléphone portable oublié dans les toilettes de Camden à Londres), pourquoi je rentre dans une pièce sans savoir ce que je viens y faire, pourquoi je suis obligée de me brosser les dents en faisant mon lit, des exercices de souplesse ou en mettant la table, pourquoi je plonge ma main dans l’eau bouillante des pâtes sans m’en rendre compte, pourquoi je récupère les plats du four sans mettre de gants, pourquoi je procrastine mes projets (hello le blog en attente depuis avril), pourquoi je passe d’un projet à un autre (hello les 3 livres que je n’ai jamais fini d’écrire), pourquoi je suis addict au chocolat (hello le shot de dopamine), pourquoi je n’arrive pas à suivre les conversations quand plus de 3 personnes sont à côté de moi, pourquoi je n’ai pas de vocation, pourquoi j’ai une peur bleue d’être en CDI, pourquoi j’ai failli faire un burn-out en février.
Ouaiiis, faudrait que je fasse le test quand même. Mais c’est payant. Et j’ai préféré m’acheter un IPad à la place. Pour pouvoir faire mon projet de blog. Que j’ai mis 4 mois à concrétiser. N’est ce pas là une des choses les plus TDA/H que l’on puisse faire ? Réponse au prochain épisode, le cadeau de la neuro-atypie semble avoir encore plein de surprises pour moi.
- Le HPI n’étant pas un trouble cognitif ou du neuro-développement, son identification clinique n’est pas un diagnostic. L’identification du HPI est, pour faire simple, une photographie de son cerveau à un moment donné – de préférence enfant – mise en rapport au reste de la population du même âge. Le HPI identifie la rapidité et la capacité de raisonnement, et n’est certainement pas un outil de mesure de l’intelligence. Eh oui, on peut être surdoué et totalement con. CQFD. ↩︎
- Le HPI, à contrario des troubles du neuro-développement comme les TSA ou le TDAH, n’a pas de symptôme ni de comorbidité. On peut être HPI et avoir de l’anxiété sociale, mais elle n’en sera pas la conséquence directe. L’anxiété sociale sera peut être due à l’exclusion d’une partie d’un groupe envers la personne identifiée HPI. Avoir de meilleures capacités de raisonnement et d’apprentissage ne peux pas être source de souffrance. Si une personne identifiée souffre, il faut trouver la cause annexe. ↩︎
- Le terme Asperger ne fait plus consensus au sein des communautés médicales, thérapeutiques et autistes pour la très bonne raison que ce cher monsieur était nazi ! Il reste toutefois utilisé pour décrire et vulgariser ce type d’autisme car aucun autre terme n’a été choisi à la place. Les Aspies (autistes diagnostiqués Asperger) réfutent parfois le nouveau socle TSA, jugé pas assez précis, invisibilisant leur nature propre. ↩︎
